« Tu te prends trop la tête chérie. Profite de ta jeunesse ».
Voilà.
Surtout il ne faut pas trop réfléchir, il faut rentrer dans le système, le laisser venir en nous, se masser le cervelet pour laisser pénétrer la crème, trouver l’odeur agréable et suave si le produit est homologué « jeune qui s’éclate » alors qu’il est issu d’une distillation de cadavres en décomposition (non issus du traitement éco-responsable des déchets).
Picole mon frère, picole.
Fume de l’herbe petit chou, claque ton pognon mais pitié ferme-la.
Tu me fais de la peine quelque part tu sais.
Tu n’as rien de plus excitant que de voir tes héros morts jeunes pour penser que chaque bouffée de haschich constitue en elle-même un geste rebelle qui symbolise l’autodestruction. Tu n’es pas Kurt Cobain, tu n’auras jamais les couilles de te suicider, tu n’auras jamais les couilles d’être sale et de te réveiller le matin avec une sensation de cloison nasale en acier. Tu n’auras jamais les couilles de prendre de la merde pour danser comme un naze jusqu’à ce que ton corps devienne une boule de douleur, une enveloppe Vierge de Fer qui rend chacune de tes secondes insupportable. Tu ne connais pas l’extraordinaire satisfaction d’être puni par ton corps, le bonheur immense de sentir les veines sur tes tempes prêtes à exploser. Non.
Les seuls endroits de débauche que tu connais sont institutionnalisés et estampillés « ici on profite de ses 20 ans en lâchant son pognon », tu vas en boîte non pas pour danser mais pour être beau et pour te faire chier sur un fauteuil rose ou en imitation peau de zèbre. Ta définition de l’amusement se résume au nombre d’heures où tu ne dors pas et au nombre de litres que tu avales parce qu’il est de bon ton de se préparer une cirrhose avant 25 ans, au nom d’un épicurisme de supermarché et de multinationales de l’éthanol. Ta jeunesse est une succession de clichés que tu reproduis comme un pantin. Tu bois, tu sors, tu roules un peu trop vite sur la route, tu tires la langue sur les 64 photos que l’on prend de toi, tu écris en abrégé.
Parallèlement et logiquement chacun de tes risques est extrêmement mesuré puisque tu préfères appeler ton gentil papa à 4 heures plutôt que de rentrer à pied, tu ne fumes que du léger pas méchant parce que malgré tout tu as peur. Tu as peur des drogues parce qu’on t’a dit au collège que c’était mauvais et parce que ta mère regardait le Droit de savoir quand tu étais couché avec un volume sonore trop imposant pour passer à côté de l’énumération des risques auxquels s’expose toute personne s’approchant d’une poudre un peu trop blanche ou d’une seringue bien garnie. Ta vie est formatée à l’extrême, ton discours est calibré, tes pensées sont sous contrôle et tu viens me parler de profiter sans que tu réalises que profiter est justement agir de manière antagoniste à la tienne.
Ton ambition, tes principes de vie t’ont été dictés par des directeurs marketing depuis que tu as eu l’âge de distinguer les différentes marques de céréales. Aller au collège avec un cartable DDP et un stylo Waterman, entrer au lycée avec un pantalon Quicksilver et un sac Roxy, fêter son bac au Banana Moon le club trop branché de la rue de la République, faire une classe prépa, entrer en deuxième année dans un iep de province, fêter la fin des études à Ibiza, avoir son premier boulot dans une boîte à la Défense, se marier et acheter une Porsche avec un crédit de 20 ans.
La fac de lettres c’est pour les bouffons, tu veux de l’argent, de l’argent, du prestige et de l’argent. Tu n’as pas le talent de Rastignac, tu te focalises sur un bout de papier qui te donnera l’autorisation d’exercer un emploi fictif de cadre supérieur dans une boîte dont tu ne saurais toi-même définir exactement l’activité. Ce que je peux dire avec certitude c’est que quelles que soient tes attributions, ton bureau sera blanc, un blanc renforcé par la lumière des néons intégrés dans les dalles en polystyrène qui composent le plafond. Tu auras une grande table de travail avec des tiroirs silencieux regorgeant de post-its, d’agrafeuses et de trombones multicolores. Il y a aura un grand ficus dans le hall et une machine à café et chacune des minutes des huit heures de travail quotidien que tu devras assurer durant quarante-deux années de cotisations te rendra un peu plus aigri que la seconde écoulée.

Tu viens me parler de rébellion mais tu es intégré au système sans t’en rendre compte. Ton ambition est de mourir d’ennui comme ceux avant toi pour pouvoir consommer sans trêve. Tu dois choisir ta voiture, ton frigo qui distribue les glaçons, ta maison qui a quatre pièces en trop, tu passes tes fameux vingt ans à dormir sur les bancs d’un IUT, IEP ou UFR à la con en te donnant le droit une fois par semaine d’oublier la futilité de ton existence.Il fallait que tu passes ton bac avant de voyager, c’est ce qu’on te disait au lycée. Maintenant que tu as ton bac on estime intelligent que tu aies ta licence avant, par « sécurité ».
On te castre à longueur de tes 20 ans et tu es ravi. Pauvre jeune. Je te laisse profiter. Je te laisse profiter du complexe de supériorité que tu tires à faire des études en critiquant le mec qui bosse au mcdo un an pour payer le voyage de ses rêves en Australie. Oui tu aimerais bien toi aussi partir aux antipodes, te reposer sur une plage de la Grande barrière de corail, mais tu le feras avec ton premier salaire, ainsi tu pourras y aller en classe affaire et te payer une chambre d’hôtel sur pilotis. Tu as la satisfaction encore une fois d’être dans le rang car contrairement au type qui a eu les couilles de brasser de la graisse et de la viande douteuse pour réaliser son fantasme, toi tu n’as pas d’années de « retard » dans ton cursus. Tu es dans le moule et tu ne veux pas en sortir. Mon pauvre chéri.

Quand tu auras ainsi validé tes UE fictives et obtenu ton diplôme bidon, tu pourras boire le champagne acheté à Géant par maman sur la petite table du salon et te dire que le plus dur est passé, que tu es adulte et que pour la peine il faudra faire une soirée avec les potes et mettre le tout sur Facebook. Tu te sentiras supérieur aux prolos qui n’ont qu’un BEP et à leurs gosses qui abandonnent les études parce que l’envie d’avoir un salaire ne leur colle pas à la peau passés les 25 ans mais dès leur adolescence quand toi papa te payait ta trousse de marque et tes cédés de rock subversivement niais. Tu es adulte tu vas avoir tes premières paies tu pourrais enfin voyager en première classe sur la British, mais voilà tu approches des fatidiques 25 ans et tu as surtout envie de ton appart’ et de ta caisse.
Tes fantasmes ont disparu, tu es d’un pragmatisme mortel mais après tout tu as profité de ta jeunesse, n’est-ce pas?
Dans vingt ans, quand les rues de Paris seront à feu et à sang, tu feras ton nœud de cravate en te regardant dans le miroir. Tu ferais bien la révolution, tu enverrais bien chier ton boulot à la con pour sauver le peu de dignité qu’il reste aux ruines de ton pays mais tu as trop de crédits à rembourser, ceux que tu avais contracté pour paraître pour le self made man accompli pendant que tous les gens conscients qui ne profitaient pas de leur jeunesse sur des dance floors de discothèques travaillaient au Macdo pour se financer des études à l’étranger.
Tu continueras à faire ce que tu as toujours fait : te laisser sodomiser par le système, seulement dans vingt ans, les rides au coin de tes yeux montreront que tu auras perdu en souplesse et en capacité à faire semblant de ne pas ressentir la douleur de la débilité de ta vie…