
Premier scénario. L’embrouillé, par peur ou par naïveté, cède à la demande et donne son portable ou la cigarette demandés. L’affaire dans ce cas ne s’arrête généralement pas là. L’embrouilleur va ensuite demander un briquet, une autre cigarette ou le paquet complet. Ou bien il va conserver le portable, tout en continuant à tchatcher.
La situation pour l’embrouillé devient alors franchement gênante. Il voudrait bien récupérer son portable ou son briquet et ne sait pas comment s’y prendre. L’embrouilleur, lui, prend bien soin de maintenir une certaine équivoque sur la nature de la situation : il ne met pas carrément le portable dans sa poche ; il ne s’enfuit pas avec en courant (le vol, rappelons-le, n’étant pas, en l’occurrence, le but de l’opération). Si l’embrouilleur conserve le portable ou le briquet, c’est pour exercer une pression et obliger la victime à réagir.
Dans le cadre de ce premier scénario, l’affaire se termine alors généralement de la façon suivante. L’embrouillé hésite. Il ne sait pas comment s’en sortir. Il pourrait appeler à l’aide, puisque la scène se déroule au milieu de la foule. Mais il n’ose pas le plus souvent. Parce qu’il a peur du ridicule. Peur de passer pour un pleutre. Peur de la possible réaction violente de l’embrouilleur. Il lui est d’autant plus difficile d’appeler au secours que la situation conserve une apparence ambiguë ; qu’il n’y pas eu d’agression ni physique ni verbale ; que l’embrouilleur n’a pas mis le portable dans sa poche ; qu’il reste souriant (et goguenard) ; qu’il se montre toujours faussement amical. La situation n’est pas franche : c’est la définition même de l’embrouille.
Si l’embrouillé ne se met pas à appeler à l’aide, c’est aussi parce qu’il espère que l’affaire va tout de même s’arranger et qu’on finira par lui rendre son téléphone. L’embrouillé sent bien cependant que, si cela devait ne pas être le cas, il préférera « lâcher l’affaire » et renoncer à son portable, afin d’éviter des ennuis plus graves.
Le plus souvent la victime va donc se contenter de demander, d’une voie blanche, qu’on lui rende son bien, en se gardant d’élever le ton, en évitant de regarder l’embrouilleur dans les yeux et en choisissant ses mots : « Tu pourrais me rendre mon portable maintenant, s’il te plaît ? » ; « Ce serait bien si tu me le rendais maintenant, parce que je dois y aller »… ou quelque chose d’approchant. L’embrouillé a peur, il rougit, il transpire, il baisse les yeux (il n’est généralement pas habitué aux rapports de force, cela se voit, et c’est d’ailleurs pour cela que l’embrouilleur l’a sélectionné).
En général, au bout d’un moment, lorsque la situation humiliante de l’embrouillé a duré de façon suffisamment significative et que l’embrouilleur a pu en jouir pleinement, l’affaire prend fin : au moment où il l’aura décidé, l’embrouilleur, arborant un sourire narquois, finira par rendre le portable d’un geste dédaigneux, et s’éloignera de lui-même, en marquant, par une gestuelle choisie et explicite, tout le mépris qu’il éprouve pour le « bouffon » qu’il vient d’embrouiller.
Le second scénario est celui dans lequel l’embrouillé réagit de façon plus énergique. La réaction négative peut intervenir dès le début de l’embrouille : « T’a pas une cigarette ? » « Non ». « Tu peux me passer ton portable ? » « Non ». Elle peut également intervenir dans un deuxième temps, au milieu du premier scénario, lorsque l’embrouillé, qui a donné son portable et ne sait pas comment le récupérer, choisit de regimber : « Bon alors maintenant, y en a marre, tu me rends mon portable ! » essaye l’embrouillé, sur un ton assez ferme, en se risquant à fixer l’embrouilleur et en haussant la voix.
C’est à ce moment précis que la situation va s’éclaircir et l’ambiguïté gênante se dissiper enfin. La réaction crispée de l’embrouillé constitue en effet le « feu vert » que l’embrouilleur attendait et espérait. A ce moment précis, donc, l’embrouilleur va changer tout à fait de partition et passer brusquement au registre des insultes et des menaces.
Le sociologue en herbe est conduit à se demander quelle peut bien être la raison de cette réaction inattendue. L’explication est la suivante. La réaction négative et crispée de l’embrouillé a créé pour l’embrouilleur une situation très favorable et ouvert une « fenêtre de tir ».
En effet c’est l’embrouillé qui a adopté le premier une attitude négative et s’est braqué. C’est lui qui a rompu de son propre chef le climat cordial et blagueur que l’embrouilleur avait veillé à créer et à entretenir. C’est l’embrouillé qui a adopté en quelque sorte « une position de rejet de l’autre ». C’est lui qui s’est montré fermé et désagréable (Peut-être même l’observateur humaniste de la scène sera-t-il amené à penser que l’attitude fermée et négative de l’embrouillé révèle son penchant raciste ?).
Bref. L’embrouilleur se retrouve maintenant dans la position de l’offensé. Dans la posture de la victime. Dans la situation de celui qui demandait un service et que l’on a brutalement éconduit. Dans la position de celui qui venait le sourire aux lèvres et à qui on a « manqué de respect ». C’est donc en toute légitimité et au nom de son bon droit que l’embrouilleur va pouvoir se mettre à insulter et à menacer la victime : « Sale raciste ; Sale fasciste ; Sale merde ; Va te faire enculer ; Va sucer ; Va niquer ta mère ; Sur le Coran de la Mecque ; Va niquer ta race ; etc, etc ». Tout en proférant insultes et imprécations, l’embrouilleur en profite pour s’éloigner, non sans multiplier les gestes orduriers, de menace et de mépris. Parfois l’embrouilleur se paiera même le luxe de cracher sur sa victime, ou dans sa direction…
(la suite au prochain numéro…)